Armelle Solelhac répond à nos questions sur les usages des équipements sportifs demain
Dans le cadre de la célébration des 50 ans de Qualisport, la table ronde « Cap 2040 : à quoi ressembleront nos équipements sportifs et ludiques ? » a réuni quatre experts pour échanger autour des évolutions et enjeux qui façonneront les équipements de demain.
Parmi eux, Armelle Solhelac a apporté son regard et son expertise sur les transformations à venir. À l’issue de cette rencontre, elle revient sur les grandes tendances qui pourraient dessiner le paysage des équipements sportifs et ludiques à l’horizon 2040.

Diplômée d’un master en Droit et de l’ESCP, Armelle Solelhac est experte en stratégie de marque, RSE et prospective dans les secteurs du tourisme et du sport.
En 2005, elle entreprend un tour du monde de 280 stations de ski pendant deux ans, avant de fonder SWiTCH, un cabinet de conseil spécialisé dans le tourisme et le sport.
Elle est l’auteure de Management et Marketing des stations de montagne, publié en 2019 et devenu un ouvrage de référence dans le secteur, ainsi que de l’étude Le futur du sport – Grandes tendances d’ici à 2035, publiée en 2025.
Bonjour, dans vos travaux sur les équipements sportifs à l’international, vous insistez sur la distinction entre polyvalence et concentration multi-activités. Pourquoi cette nuance est-elle essentielle aujourd’hui ?
La nuance est fondamentale, car derrière ces deux notions se cachent en réalité deux philosophies très différentes.
Pendant longtemps, la polyvalence a consisté à demander à un même espace de pouvoir accueillir de nombreuses pratiques : un gymnase devait successivement permettre de jouer au basket, au handball, au badminton, d’accueillir une manifestation ou une compétition… C’était une réponse assez logique à un enjeu de rationalisation de l’investissement public. Mais, à force de vouloir tout faire au même endroit, on risque aussi de créer des équipements qui ne sont véritablement optimaux pour aucun usage.
Ce que j’observe davantage à l’international, c’est une logique de concentration multi-activités : on rassemble dans un même
lieu ou sur un même site plusieurs pratiques, mais chacune peut conserver des espaces adaptés à ses propres besoins. On
mutualise l’accueil, les vestiaires, les services, les espaces de convivialité, parfois la restauration ou certains équipements techniques, sans nécessairement rendre chaque mètre carré polyvalent.
Cette logique répond beaucoup mieux à l’évolution des pratiques. Les sportifs sont eux-mêmes devenus multi-pratiquants. Ils courent, grimpent, pédalent, font du fitness, jouent au padel ou cherchent simplement à bouger et à passer un bon moment. L’enjeu n’est donc plus seulement de construire « un équipement pour un sport », mais de créer un lieu de pratiques, de rencontres et de vie.
Et cette distinction est importante économiquement : la concentration des usages permet d’élargir les publics, les horaires et les occasions de fréquentation. Demain, la performance d’un équipement se mesurera probablement moins au nombre de disciplines qu’il peut théoriquement accueillir qu’à sa capacité réelle à être utilisé, approprié et fréquenté tout au long de la journée et de l’année.
Vous évoquez souvent l’exemple de modèles étrangers comme les campus sportifs ou les équipements verticaux. En quoi ces modèles peuvent-ils inspirer (ou non) la France ?
Ils sont intéressants moins parce qu’il faudrait les reproduire que parce qu’ils nous obligent à changer notre manière de poser le problème.
Les campus sportifs montrent par exemple que l’on peut sortir d’une logique d’équipements juxtaposés pour raisonner en écosystème. Plusieurs activités sont concentrées sur un même site, les fonctions communes sont mutualisées et, surtout, les espaces intermédiaires deviennent essentiels : lieux de rencontre, restauration, détente, espaces extérieurs, services… On ne vient plus uniquement « faire son sport puis repartir ». On peut venir à plusieurs, pratiquer des activités différentes, rester sur place ou découvrir une nouvelle pratique.
Les équipements verticaux répondent à une autre problématique très contemporaine : la raréfaction et le coût du foncier. Dans les métropoles très denses, notamment en Asie, on apprend à empiler les fonctions plutôt qu’à les étaler. Cela remet en cause l’image traditionnelle du complexe sportif horizontal occupant plusieurs hectares.
La France peut clairement s’inspirer de ces logiques, notamment dans les zones urbaines où le foncier devient critique. Mais il serait absurde de copier les modèles tels quels. Nos pratiques sportives, notre urbanisme, notre réglementation, nos modèles économiques et la place du secteur public sont différents.
Le véritable enseignement du benchmark international est donc celui-ci : il faut importer les questions avant d’importer les solutions. Comment mieux mutualiser ? Comment densifier ? Comment faire cohabiter plusieurs usages ? Comment faire évoluer un bâtiment dans le temps ? La réponse française pourra ensuite être très différente de celle de Singapour, du Japon, des pays nordiques ou d’Amérique du Nord.
Vous avez identifié le concept de « coolitude » comme facteur de désirabilité des équipements sportifs. Concrètement, qu’est-ce qui rend aujourd’hui un équipement « désirable » dans la durée ?
La « coolitude » peut prêter à sourire, mais elle désigne quelque chose de très sérieux : pendant longtemps, nous avons surtout demandé à un équipement sportif d’être fonctionnel, normé, solide et performant. Toutes ces qualités restent indispensables. Mais elles ne suffisent plus nécessairement à donner envie d’y aller.
Un équipement désirable est un lieu dans lequel on a envie d’entrer, de pratiquer, mais aussi parfois de rester. Cela passe par son architecture, la lumière, les matériaux, le rapport avec l’extérieur, la qualité des espaces communs, mais aussi par des éléments beaucoup plus immatériels : l’ambiance, la programmation, la convivialité, la possibilité de pratiquer seul ou à plusieurs, de regarder les autres pratiquer ou tout simplement de s’y retrouver.
C’est particulièrement important lorsque l’on cherche à toucher des publics éloignés de la pratique sportive. Un équipement peut être techniquement remarquable et rester intimidant pour quelqu’un qui ne se considère pas comme sportif.
La désirabilité durable ne consiste donc surtout pas à créer un lieu spectaculaire ou « instagrammable » qui se démodera en cinq ans. Elle vient de la capacité d’un équipement à créer de l’attachement et de l’appropriation.
Et cela rejoint paradoxalement une tendance beaucoup plus sobre que technologique : certains des équipements les plus intéressants utilisent des principes assez simples — lumière naturelle, ouverture sur l’extérieur, ventilation, modularité, matériaux robustes, espaces de sociabilité. La sophistication n’est pas toujours synonyme de modernité.
Finalement, un équipement vraiment « cool », c’est peut-être simplement un équipement dans lequel on se sent suffisamment bien pour avoir envie de revenir.
Dans vos analyses, vous avez étudié plusieurs modèles internationaux. Pouvez-vous nous partager les principaux enseignements de votre étude et les logiques qui vous ont le plus marquée ?
Le premier enseignement est probablement que nous sommes en train de passer de l’équipement sportif comme objet à l’équipement sportif comme écosystème. Il ne s’agit plus seulement de construire une piscine, un gymnase ou un terrain, mais de réfléchir à ce qui se passe autour, entre les différentes pratiques et tout au long du parcours de l’utilisateur.
Le deuxième est la recherche permanente de mutualisation : concentration des activités, partage des fonctions supports, optimisation du foncier et diversification des publics. C’est une réponse à la fois économique, environnementale et sociale.
Troisième enseignement : la réversibilité devient déterminante. Personne ne peut prédire précisément quelles seront les pratiques dominantes dans quinze ou vingt ans. Concevoir aujourd’hui un équipement extrêmement spécialisé et impossible à transformer crée donc un risque. Il faut penser davantage les bâtiments comme des plateformes évolutives capables d’accueillir de nouveaux usages.
Je retiens aussi une forme de retour à la simplicité. Le futur ne sera pas nécessairement constitué d’équipements toujours plus technologiques. Le numérique aura évidemment sa place pour gérer les flux, faciliter l’accès, personnaliser certains services ou optimiser l’exploitation. Mais parallèlement se développe une recherche de solutions robustes, sobres, réparables et parfois très low-tech.
Enfin, le dernier enseignement concerne la place même du sport. Les frontières deviennent beaucoup plus poreuses entre sport, loisirs, santé, bien-être et sociabilité. Cela change considérablement la manière dont il faut imaginer les équipements.
À mes yeux, l’enjeu pour 2040 n’est donc pas de deviner quel sera « l’équipement du futur ». Il est de construire aujourd’hui des équipements suffisamment bien conçus pour être encore pertinents quand les pratiques, les attentes et les contraintes auront changé.
Et c’est précisément là que la notion de qualité prend tout son sens : la qualité ne consiste plus seulement à construire correctement un équipement pour l’usage prévu aujourd’hui, mais aussi à créer les conditions de sa durabilité, de son adaptabilité et de sa désirabilité dans le temps.