Gilles Dagher répond à nos questions sur l’accessibilité et les équipements sportifs

Gilles Dagher, ingénieur et titulaire d’un MBA, est le fondateur d’Ensinia, cabinet de conseil en accessibilité, ergonomie et spaceworking.
Il accompagne les collectivités en ERP ou les établissements depuis plus de 15 ans.
Il est également créateur de mobiliers ergonomiques et d’équipements adaptés.
Enfin, il est formateur et intervient sur les différentes thématiques liées au handicap et à l’accessibilité comme la législation, l’accueil et la sécurité des collaborateurs en situation de handicap, la gestion des troubles psychiques et cognitifs par le biais de neurosciences…
Quand on parle d’accessibilité dans le sport, quels sont selon vous les défis spécifiques par rapport à d’autres lieux accueillant du public ?
Plusieurs défis spécifiques aux activités sportives sont à prévoir en fonction du type d’activité (activité aquatique, gymnases, sports de plein air etc…).
- Ceux-ci résident dans la conception des lieux avec la prise en compte des fauteuils de tous types de gabarits, dont les fauteuils sportifs (écartement des roues), les fauteuils électriques, les fauteuils manuels de différentes tailles.
- Le renforcement des espaces/vestiaires/sanitaires douches avec des équipements adéquats et des possibilités de se changer convenablement sont un défi majeur.
- Le revêtement au sol et les équipements qu’ils soient en plein air ou en salle doivent concilier robustesse ergonomie et adaptabilité aux différentes activités et aux différentes personnes.
- Les équipements d’aide et de mise à l’eau dans les espaces aquatiques sont également d’une grande importante.
- Il y aussi la taille des ascenseurs pour limiter le nombre d’allers-retours en cas d’accueil d’équipes handisports sont primordiaux.
- Enfin, la signalétique et l’orientation des sportifs via des circulations larges et accessibles sont des aspects absolument nécessaires.
Si l’on se met à la place d’un sportif ou d’un spectateur en situation de handicap, quels sont les points de friction les plus fréquents dans son parcours ?
Au-delà de l’accessibilité physique des locaux nous retrouvons des contraintes liées au repérage, à l’orientation, à l’organisation des espaces sanitaires pour les sportifs en situation de handicap, à l’accessibilité des gradins et aux places attribuées pour les personnes en situation de handicap et leurs accompagnants.
Par ailleurs l’accessibilité aux différentes prestations proposées dans ces espaces est souvent source de difficultés.
Les normes réglementaires suffisent-elles à garantir une accessibilité réelle pour les usagers ?
Oui, si elles sont appliquées elles permettent déjà d’offrir un bon niveau d’accessibilité des espaces à tous.
Il faut savoir que la réglementation est en perpétuelle évolution, d’ailleurs des nouveaux
documents récents sont disponibles : sur l’accueil, l’aménagement et l’accessibilité des espaces extérieurs, sur l’accessibilité des ERP sportifs, ou encore la parution du décret sur l’accessibilité des bâtiments à usage professionnel neufs (BUP) :
Et il est bien entendu toujours possible d’aller au-delà de la réglementation tout en étant bien accompagné et conseillé, durant les différentes phases d’un nouveau projet de centre sportif.
Quels types de handicaps ou de besoins spécifiques sont parfois oubliés dans la conception des infrastructures sportives ?
Déjà au niveau du handicap physique, plusieurs détails dans le positionnement des équipements et l’aménagement des espaces peut venir pénaliser un ensemble d’efforts architecturaux liés à l’accessibilité ; c’est fort dommage. Attention aux sols glissants ou trop durs souvent rencontrés dans ces lieux, aux hauteurs d’équipements non modulables, aux assises absentes ou inadaptées…
D’autres handicaps, comme les handicaps sensoriels sont souvent mal anticipés en termes de : guidage dans les locaux, contrastes visuels insuffisants, signalétique non lisible, manque de repères sonores dans les grands volumes (piscines, gymnases), traitement acoustiques ou boucles magnétiques non présentes, manque de supports visuels pour les consignes sportives etc.

Les handicaps cognitifs, mentaux et troubles neurodéveloppementaux sont les plus oubliés dans ces lieux. Il est possible de citer les problématiques d’une signalétique trop complexe ou abstraite,
des parcours non lisibles, l’absence de logique spatiale, le manque de repères simples (couleurs, pictogrammes cohérents), les informations affichées non claires, les environnements bruyants, réverbérants, voire agressifs sensoriellement ; l’absence d’espaces de retrait / apaisement, les éclairages LED éblouissants ou une gestion thermique inadaptée (chaleur, humidité).
Enfin il convient de prêter une grande attention aux évacuations et situations d’urgence dans ces lieux pour les personnes en situation de handicap. Un large volet qui nécessite d’être pleinement adressé et réfléchi (plans d’évacuation non accessibles, absence de zones d’attente sécurisées, alarmes uniquement sonores, personnel non formé au handicap…).
Pouvez-vous partager un exemple de bonne pratique ou d’innovation en matière d’accessibilité que vous avez rencontrée sur le terrain ?
Le Centre sportif et culturel Camille Muffat à Clichy sur Seine (92) est un exemple d’innovation en matière d’accessibilité ; C’est actuellement le seul centre sportif ayant reçu la plus haute certification d’accessibilité ‘AAA’ en France.
Il a été pensé pour une accessibilité universelle intégrée dès la conception. Le bâtiment permet d’accueillir aussi bien des personnes valides que des personnes en situation de handicap — physique, sensoriel, cognitif ou mental — sans ségrégation fonctionnelle ou spatiale. La logique d’accès à toutes les prestations, l’organisation et les équipements ont fait l’objet d’une étude minutieuse. Des experts en accessibilité ont accompagné, la maîtrise d’ouvrage et la maitrise d’œuvre de A à Z ; et les associations de personnes en situation de handicap ont été consultées en amont. Le tout a permis d’aller au-delà de la réglementation en vigueur et d’offrir un parcours sportif de qualité et hautement inclusif à tous les niveaux.
Quelques exemples :

- L’opération a fait preuve d’une attention particulière dans la conception des espaces sanitaires et vestiaires avec présence systématique de tables de change, de flexible dans les douches et depossibilités de transfert droite-gauche dans les cabines.
- Les couloirs font 200 cm de large permettant à des fauteuils sportifs de se croiser.
- Le centre est équipé d’un ascenseur de grande capacité pouvant accueillir jusqu’à 6 fauteuils handisport à la fois pour faciliter l’arrivée des équipes handisport.
- Les portes sont pensées pour les personnes de grande taille avec 2m20 de hauteur, les passages utiles de ces dernières peuvent aller jusqu’à un mètre.
- Les tribunes et les espaces dédiés aux personnes en situation de handicap sont systématiquement associés à des sièges pour des accompagnants à côté d’eux.
Comment concilier les contraintes techniques (par ex. un skatepark ou une piscine) avec l’accessibilité universelle ?
Concilier contraintes techniques (sécurité, normes sportives, usages intensifs) et accessibilité universelle n’est pas une contradiction à condition de changer le point de départ du raisonnement : La clé n’est pas de « rendre accessible après coup », mais de penser l’usage réel, la diversité des corps et des capacités dès l’APS/APD*.
Il convient de passer d’une logique de conformité à une logique d’usage. Les normes (PMR, sécurité, sport) sont des seuils nécessaires, pas seulement des objectifs en soi.
La vraie question : qui peut utiliser l’équipement, comment, avec quel niveau d’autonomie et de confort ?
Même si toutes les pratiques ne sont pas universellement accessibles, l’ensemble de l’expérience doit l’être : les accès au site, l’organisation des espaces, la sécurité et l’évacuation…
L’accessibilité universelle ne veut pas dire « tout pour tout le monde », mais : plusieurs niveaux de difficulté et d’usage, plusieurs manières d’être présent (pratiquant, accompagnant, spectateur, débutant…)
Par exemple dans le cas d’un skatepark il convient de créer des zones d’initiation planes ou à faibles pentes, utilisables par les enfants, les personnes en fauteuil sportif, les personnes ayant des déficiences sensorielles etc.
Mettre en place des modules progressifs (hauteurs, rayons variables) et avoir une continuité des cheminements autour du skatepark (sans traverser les flux et sans problématique de voisements).

Pour la piscine avec des normes sanitaires strictes, travailler sur la sécurité (glissades, noyade) et l’accès aux bassins en gérant les flux pieds nus (pas de glissage, croisement de nageurs…). Il convient de penser l’accès à l’eau via différents dispositifs, des rampes intégrées, des sièges élévateurs, des marches larges avec mains courantes bilatérales ; mais aussi les éléments évoqués plus haut pour les handicaps sensoriels (contrastes, guidages, repères, etc.)
Bien entendu les vestiaires doivent être pensés pour parfaitement accueillir l’ensemble des usagers (bancs de change, espaces permettant une aide humaine sans gêne, équipements adéquats…)
Ce qu’il faut éviter absolument : Ajouter des rampes « symboliques » inutilisables, créer un accès séparé « PMR » stigmatisant, confondre accessibilité et médicalisation, penser uniquement fauteuil roulant, reporter l’accessibilité à la fin du projet.
La contrainte technique n’est pas l’ennemie de l’accessibilité. Elle oblige au contraire à être plus intelligent dans la conception.
* Avant-projet sommaire et avant-projet définitif
Les aires de jeux dites « inclusives » se développent de plus en plus : qu’est-ce qui fait selon vous la différence entre une aire accessible et une aire réellement inclusive ?
Beaucoup d’aires de jeux dites “inclusives” ne sont en réalité que partiellement accessibles. La différence ne se joue pas sur les équipements isolés, mais sur la philosophie globale de conception.
Une aire de jeux est accessible lorsqu’elle permet d’entrer, de circuler, d’atteindre les jeux, c’est nécessaire, mais insuffisant. Dans beaucoup de cas, l’enfant en situation de handicap ne choisit pas vraiment son jeu, joue à côté des autres, reste spectateur plus qu’acteur.
Une aire réellement inclusive c’est l’expérience partagée. Elle permet de jouer ensemble, au même endroit, au même moment, avec des niveaux d’engagement et de plaisir équivalents.
L’inclusion, ce n’est pas l’accès au jeu, c’est la participation sociale par le jeu.
Une aire avec un jeu « spécial handicap » n’est pas inclusive. Le niveau de défi modulable doit proposer plusieurs manières d’être utilisé, plusieurs degrés de difficulté, plusieurs positions (assis, debout, allongé).
En une phrase : Une aire accessible permet d’y entrer, une aire inclusive permet d’appartenir et de jouer socialement.
Y a-t-il une différence de maturité entre les collectivités et les acteurs privés dans la prise en compte de l’accessibilité ?
Oui, il existe une différence de maturité, sans qu’elle ne soit uniforme ou figée. Elle dépend bien sûr du cadre réglementaire, mais aussi des incitations économiques, de la culture de projet et des personnes impliquées.
Les collectivités ont une maturité réglementaire, mais peut-être quelques fois défensive. Elles intègrent quasi systématiquement de l’accessibilité dans les marchés publics. L’accessibilité est rarement absente sur le papier, mais elle ne ‘repousse pas les murs’.
Le résultat peut donner lieu à des équipements conformes mais peu utilisables.
Les acteurs privés sont plus hétérogènes, mais parfois plus innovants. Quand l’accessibilité est intégrée, elle l’est souvent comme levier de qualité d’usage, différenciation, valeur d’image.
Les acteurs privés peuvent bénéficier d’une plus grande souplesse décisionnelle avec des circuits courts et des arbitrages rapides. Ils peuvent mettre en valeur une expérience utilisateur (UX)* et un parcours client plus adapté (site web d’information, registre d’accessibilité, informations pratiques, recueil de données numériques sur les expériences…).
Dans certains projets, le privé va au-delà des exigences minimales. On retrouve donc de fortes disparités.
L’accessibilité peut ainsi devenir, un facteur de fréquentation, un critère de satisfaction et même un levier de fidélisation.
La présence d’un accompagnement accessibilité compétent depuis la phase APS permet de prendre en compte les usages réels, et les attentes des visiteurs.
En conclusion, les collectivités sont globalement plus mûres sur le “quoi” (obligations), les acteurs privés les plus avancés le sont davantage sur le “comment” (usage).
* Acronyme anglais pour « user experience », désigne la qualité de l’expérience vécue par l’utilisateur dans toute situation d’interaction.
Quels changements ou évolutions souhaiteriez-vous voir dans les 10 prochaines années pour rendre les infrastructures sportives plus inclusives ?
Le vrai changement à venir n’est pas technologique, mais culturel et méthodologique. La technologie aide, mais ne remplace pas une conception juste.
Il convient de passer d’une check-list réglementaire, d’un sujet traité en fin de projet, à un travail collaboratif le plus en amont possible en intégrant les indicateurs de qualité d’usage sportifs et sociaux.
L’accessibilité ne doit plus être vécue comme une contrainte mais un marqueur de qualité du projet. Les projets les plus élégants seront aussi les plus inclusifs naturellement.
Les concertations doivent être présentes dès le début. Les financements conditionnés à la qualité inclusive réelle. Les contrôles doivent se porter sur l’usage, pas seulement sur les cotes.
Dans 10 ans, une infrastructure sportive inclusive ne se distinguera plus par des équipements spécifiques, mais par la qualité de l’expérience identique qu’elle offrira à chacun.

